Le 11 juillet dernier, dans les locaux de l’agence de presse TASS, le politiste russe Sergueï Karaganov a présenté un rapport intitulé L’idée-rêve vivante de la Russie. Il y développait une idée qui lui est chère depuis des années : celle de la nécessité d’élaborer et d’imposer, dans la Russie d’aujourd’hui, une véritable idéologie d’État. 

Ce rapport a été préparé dans le cadre du projet « L’idée-rêve russe et le Code de l’homme russe au XXIe siècle », sous l’égide du Conseil de politique étrangère et de défense et de la Faculté d’économie et de politique mondiales de l’École des hautes études en sciences économiques. Sergueï Karaganov y réalise la synthèse d’un certain nombre de discussions antérieures, à commencer par celles de l’Assemblée du Conseil de politique étrangère et de défense, tout en ouvrant des perspectives d’approfondissement futur.

L’objectif de ce document d’une quarantaine de pages est exposé on ne peut plus nettement : il s’agit bien de dessiner les contours d’une politique idéologique d’État. Cette proposition doit donc faire l’objet d’un double commentaire, portant respectivement sur sa dimension conceptuelle et sur ses visées pragmatiques. Le rapport Karaganov appelle tout d’abord une analyse de son langage politique et de sa logique argumentative, lesquels mobilisent un ensemble de représentations et d’idées relatives à la société russe et à ses relations avec l’État. En même temps, l’examen de ce rapport doit chercher à établir les effets politiques que la mise en œuvre de ces idées pourrait produire.

Dans cette première perspective, il faut commencer par souligner que le rapport Karaganov ne renferme aucune idée ou proposition fondamentalement nouvelle. Le texte constitue bien plutôt un pot-pourri de représentations sur la culture, la morale et l’identité russes déjà présentes dans les allocutions présidentielles devant l’Assemblée fédérale ou au Club Valdaï, dans les précédentes publications de Karaganov lui-même, et même dans certains décrets présidentiels, comme celui sur les valeurs traditionnelles. La notion même de « rêve », qui pourrait sembler originale et intrigante au premier regard, est un emprunt à la prose d’Alexandre Prokhanov, que nous avons décrit dans ces pages comme l’un des chantres du carnage en Ukraine. Voilà de nombreuses années que Prokhanov célèbre la faculté unique du peuple russe au « rêve » . Promoteur d’une doctrine du « Rêve russe », il en a même fait l’intitulé d’un mouvement social . À l’instar de Prokhanov, Karaganov comprend la faculté de rêve des Russes de deux manières : d’un côté, une chaleur humaine et une disposition intuitive et créative, à l’origine d’un rejet de la pensée exclusivement analytique et rationaliste qui serait le monopole de la culture occidentale ; de l’autre, une aspiration à aller toujours plus haut, toujours plus loin, source de rêveries contemplatives et d’une propension naturelle à s’engager dans les exploits les plus fous. 

Karaganov et ses collègues travaillent depuis plusieurs années à modeler leur idéologie sous la forme d’un « rêve ». Un certain nombre de thèses développées dans le texte qui suit ont déjà fait leur apparition à l’occasion d’une table ronde de 2023 sur le thème : « Idéologie d’État ? De l’idée russe au rêve russe ». La lecture de ces différents matériaux confirme que le terme de « rêve » a été retenu pour sa dimension apolitique : l’idéologie d’État, qui n’est consignée dans aucun document officiel, aurait une source apolitique, puisqu’elle plongerait ses racines dans les tréfonds les plus secrets du cœur russe. 


> https://legrandcontinent.eu/fr/2025/09/12/karaganov-poutine-homme-russe/


( Première traduction intégrale, introduite et commentée par la chercheuse Marina Simakova. )